Frontière

L’Azur étincelant de rayons frénétiques,

Cet Amant scintillant de l’été trop brûlant,

Embrasse avidement la lande désertique,

Des deux côtés du Mur, avec le même allant.

 

Témoins de cet amour plein de furie solaire,

Qui se joue de la guerre et du fil barbelé,

De petits soldats verts étranglés de colère,

Sortent leurs revolvers par l’injure affolés.

 

Se peut-t-il que le Ciel ignore la fracture,

Qu’entérina le Mur par leur peuple érigé ?

Se peut-t-il que le Ciel ignore la fêlure,

Qui lézarde le cœur de leur peuple outragé ?

 

Les yeux brûlés, brisés d’aveuglante lumière,

Ils voudraient fusiller l’Astre et sa trahison,

Jaloux de ne pouvoir par-delà la frontière,

Dans des bras interdits, retrouver la raison.

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Injection

Sanglé sur le lit blanc d’une cellule infâme,

Deux aveuglants néons éclaboussent mon drame.

L’homme en blanc, souriant, ausculte mes vaisseaux.

Ses deux gros yeux glaciaux anticipent l’assaut.

 

Tapi dans un recoin de la pièce blafarde,

La face illuminée d’une joie vicelarde,

L’officier principal a donné le signal.

On ouvre les rideaux pour le bouquet final.

 

Midi vient de sonner quand l’homme en blanc s’approche,

Sifflotant. Son crochet a surgi de sa poche.

Preste comme un cobra il a mordu mon bras.

 

Déjà le cathéter déverse son éther,

A travers la vitre le rougeoiement d’enfer,

Du regard tragique qui me fit scélérat.

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Désorbité

Je tourne, tourne, tourne, Narcisse obsessionnel,

Je tourne, je tourne et tu t’éloignes, loi gravitationnelle.

Aux confins d’une constellation nouvelle, tu scintilles une dernière fois.

Signal de détresse, prélude à mes nuits noires.

 

Je tourne, tourne, tourne, imbécile en orbite,

Je tourne, je tourne et tu me quittes,

Happée par un trou noir.

Je tourne toujours plus vite sur mon axe égoïste; tournis dérisoire.

 

Je tourne encore sous la voûte assombrie,

Mais les grands yeux gris de ton étoile éteinte,

Hurlent  une mortelle et lugubre complainte.

 

Dans le chaos stellaire, pressentiment du vide. Peur intersidérale.

 

Tourner, tournoyer, jusqu’au fond du vertige,

Livrer  mon dernier numéro de voltige,

Sur le fil de l’abîme. Lourd de remords.

 

Ultime rotation, fin de la suspension. Le retour à la terre ferme est brutal.

Si seulement j’avais su la physique, j’aurais choisi ta tendre orbite !

Que n’ai-je satellisé ton cœur plutôt que mon nombril infâme ?

Trop ivre de moi-même pour épouser ton âme.

Désormais sous la voûte étoilée, chaque nuit, j’implore ton éclat,

Mon Astre idôlatré.

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REFRACTION

Tous les sens embrasés de mon désir immense,

Et le corps ébranlé de sanglots convulsifs,

Je voudrais te punir de ton affreux silence.

J’ai envie d’une femme et d’un oubli lascif.

 

J’ai envie d’une femme et d’une nuit brûlante,

Que fondent sous ses mains mes années de chagrin,

Avant d’agoniser d’une fièvre exaltante.

J’ai envie d’une femme aux grands yeux saphirins.

 

Je ne voudrai savoir ni son nom ni son âge,

Seulement ses désirs, seulement son parfum.

Je ne peux plus aimer que celles de passage,

Ces femmes en qui l’amour est à jamais défunt.

 

Car dans les bras ardents d’une élégante nue,

Respirant son odeur, éprouvant sa chaleur,

Je te chercherai toi dans ces yeux inconnus.

Pour y trouver enfin le reflet du bonheur.

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Napalm

Il fallait que je sorte pour cracher mon propane. Dégueuler dans Paris de longues gerbes de flammes. Il fallait que je sorte, car je suis pyromane.

Il fallait que tu sortes pour plus geler de l’âme. Pour t’offrir dans Paris au premier pyromane. Il fallait que tu sortes pour ranimer ta flamme.

Tu marchais sur Pigalle quand j’ai ouvert le feu. Tu marchais sur Pigalle quand je t’ai embrasée.

Ma langue qui crépite et ton parfum d’essence. Dans ton cœur qui palpite, une étincelle orange. Et les rues s’illuminent du brasier de nos sens.

 

Si peu de temps passé,

Depuis notre incendie.

Si peu de temps passé,

Mais ton cœur engourdi

Ne veut plus de mes flammes,

Devient sourd à  mes drames.

Et je vomis les mots qui te brûlaient si fort. Je veux que flambent encore  tes lèvres de phosphore. Je souffle sur nos braises pour mieux vaincre la mort.

 

La nuit aurait pu retrouver ses droits sur Paris. Le cracheur  de feu depuis n’est plus sorti. Trop usé de magie pour faire briller minuit. Il paraîtrait qu’il dort ou peut-être est-il mort ?

La nuit aurait dû retrouver ses droits sur Paris. Elle ne supportait plus l’incendie de ses sens. Elle avait consumé son bûcher de jouissance.

Mais sous les cendres froides de la lumière du jour, d’ardentes braises rouges scintilleraient toujours.

 

On parle d’une femme

Qui cracherait du feu

Muse d’un pyromane

Qui lui n’a plus de feu.

Elle offrirait son corps

A tous les malheureux

Elle attend le retour

Qui coupera son feu.

On parle d’une femme

Du côté de Pigalle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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De l’essence sociale des dogmes moraux

Le Bien et le Mal.

J’ai toujours été frappé de l’aisance avec laquelle, nous les Hommes, enfermons sur une parole l’un de nos semblables dans l’une ou l’autre de ces catégories.

Parfois même, pourvu que nous le jugions suffisamment saisissant  dans son horreur ou  dans sa splendeur, il semblerait qu’un acte isolé puisse suffire à lui seul à lever le voile sur la quintessence morale d’un individu.

Ainsi, point de salut social pour celui qui commet un crime abominable. Frappé à tout jamais du sceau infâmant de la marginalité morale il n’a plus de passé, encore moins d’avenir. Aux yeux de la société, figé dans le formol de son élan monstrueux, il fait désormais corps et esprit avec son crime.

Dans le même temps, parce qu’il est l’auteur d’une flambée d’héroïsme, un autre achète sa canonisation. Lui non plus n’a plus de passé, encore moins d’avenir. Racheté sans procès pour l’avant, disculpé par avance pour l’après, son combat est terminé. L’indulgence dont le gratifie la société reconnaissante lui ouvre les portes aveugles d’un Panthéon des Justes.

Pourtant, ces deux hommes –le Mauvais et le Bon–  se ressemblent sans doute plus qu’il n’y paraît. Le plus souvent, sans préméditation, ils se sont soumis aux assauts de passions primitives plus puissantes que leurs volontés. Les aléas d’un contexte favorable au déchaînement instinctif ont fait le reste du travail. Sous l’influence transcendante de leurs vécus respectifs, un seul contexte d’extrême tension morale a permis la démonstration irraisonnable des manifestations pratiques de leurs programmations psychologiques.  Cobayes d’une expérience ontologique dont ils n’ont pas choisi la mise en scène, ils n’auront pas le droit à une deuxième représentation. Ils connaissent la règle du jeu : au théâtre des grands acteurs du Bien et du Mal l’opportunité de se déterminer n’intervient qu’une seule fois.

Mais mon constat serait parcellaire si je me contentais d’évoquer les cas-limites du Héros et du Monstre. Parmi les populations humaines, ce sont les « Gris » qui sont majoritaires. Ni blancs ni noirs,  les « Gris » oscilleront tout au long de leur existence entre les deux Pôles moraux déterminés dogmatiquement par le Législateur, sous le contrôle d’autorités politiques soucieuses de de ménager leurs propres intérêts. Insuffisamment brave pour se déterminer franchement, le « Gris » a compris la nécessité sociale d’une autocensure constante face aux sollicitations du Mal. Effrayé par le regard inquisiteur d’un Autrui qui le sonde dans l’avide espoir de dénicher chez son semblable les preuves de l’existence des démons qui lui sont familiers, le « Gris » est contraint de rivaliser d’ingéniosité afin de dissimuler son obscurité aux yeux censeurs d’une Société assujettie au diktat de la morale unique. Pris au piège de toiles d’araignées législatives toujours plus vastes, il ne s’est aperçu que trop tard que les lois auxquelles il a accepté d’obéir sont devenues les instruments d’un ordre moral présenté comme une vérité objective et pourtant si subjectivable.  Mais désormais, sa liberté n’est plus à conquérir. Plus craintif de l’opprobre général et de l’exil moral suscité par la sanction que du châtiment lui-même, il voit sa crainte salvatrice savamment entretenue par les relais médiatiques Chaque jour, Internet, la télévision, les organes de presse se relaient pour diagnostiquer publiquement la monstruosité d’un trop fou pour s’empêcher d’heurter les parois de l’ordre moral. La crainte inspirée par ce service public d’humiliation des pourfendeurs de normes est souvent suffisante à contenir les pulsions de mort qui assaillent l’âme du « Gris ». On comprend ici toute l’utilité de la fabrique à monstres de nos sociétés modernes. Chacun de ces damnés est devenu une borne d’une frontière tacite. Celle que le « Gris » sait devoir ne jamais heurter, ne surtout pas dépasser. Sous peine d’être marqué au fer rouge.

Néanmoins, la frontière du Pôle Noir est très loin. Le « Gris » en a conscience. Il sait qu’à condition de savoir résister à l’attraction ultime, il peut s’aventurer jusqu’aux abords de l’ultime limite. C’est ainsi que chacun d’entre nous s’offre de temps à autre le privilège d’une excursion jouissive en direction de la contrée du Mal. Lors de ces voyages, une seule règle tacite fait loi : ne jamais être le plus engagé sur le sentier de la déviance. Car le petit « Gris » au teint de plus en plus foncé à mesure qu’il s’approche du Pôle Noir n’est pas seul. Le long des sentiers qui sillonnent de luxuriantes vallées jalonnées de délices toujours plus tentateurs, les autres expéditionnaires se surveillent. Chacun règle sa cadence en fonction de celle de ses congénères. Surtout, ne jamais se risquer trop longtemps à la tête du cortège ! Ne jamais céder le premier à une tentation nouvelle !  De retour au pays où les nuages sont blancs, les autres « Gris », redevenus pâles pourraient se souvenir. Et puis le champ magnétique de la frontière du Mal exerce une telle attraction…

 

Mais si le « Gris » s’autorise ces petits défoulements coupables à l’ombre de la vertu, c’est parce qu’il sait qu’il lui  sera possible de restaurer ensuite son équilibre moral. Il  n’aura pour cela qu’à se lancer dans l’exploration ardue de l’autre extrémité de sa sphère morale. Parvenu à l’orée des landes glaciales du Pôle Blanc, s’ouvrira devant lui la possibilité de faire oublier ses écarts. Pour se prémunir des regards brûlants des Moralisateurs, ces chantres de la bonne conscience qui pourraient avoir gardé en mémoire la durée de son voyage passé ou bien sa position dans le  cortège obscur, il lui suffira d’imprimer ses empreintes plus loin que ses congénères sur les sentiers neigeux qui mènent aux portes de l’Empire du Bien. Bravant la morsure du froid, il repoussera ses limites avec d’autant plus d’ardeur qu’il redoutera de se voir rappeler par d’autres sa culpabilité. Car quoi qu’il en soit, tous les « Gris » sont coupables. Et c’est précisément le caractère universel de ce fardeau de la culpabilité qui autorise le « Gris » à se satisfaire d’être lâche. Nul besoin d’être héroïque, lorsqu’il suffit d’être meilleur que ses juges pour devenir libre. Nul besoin de se faire Héros et de se risquer à la périlleuse escalade des murailles de la forteresse du Bien. S’en approcher un petit peu plus près, demeurer dans son ombre un petit plus longtemps est suffisant pour s’affranchir de ceux dont la volonté aura failli avant soi.

 

Plus tard, retrouvant le décor familier des terres équatoriales de la neutralité morale, le « Gris » prendra conscience de l’étendue de sa puissance acquise dans la perpétuation du Bien. Redouté en raison de la manifestation de sa vertu supérieure, devenu meilleur que l’immense majorité de ses semblables, son pouvoir de juger n’est plus limité par la terreur de voir dévoilées ses faiblesses.  Qu’il fasse montre de suffisamment d’enthousiasme dans les dithyrambes à renfort desquels il achète la complaisance des Héros et le voilà tranquille ! Rassurant les rares qui le dominent quant à l’inviolabilité de leur suprématie morale, il s’approprie un îlot de liberté. Mais la monstruosité et l’héroïsme seuls garantissent un statut moral immarcescible. Un jour ou l’autre, aspiré par le Royaume des Ombres, le « Gris » renoncera à sa puissance. Tenaillé par ses instincts primitifs, son quotidien ataraxique lui sera devenu insupportable. Un beau matin, il hissera sur ses épaules le balluchon de ses faiblesses et sacrifiera sur l’autel d’honteuses tentations les privilèges acquis par la vertu.

Et sur les sentiers du vice, de nouveau jaugé par ses congénères, sans doute préparera-t-il en pensée le prochain voyage qui le réconciliera avec sa conscience désavouée.

 

 

 

 

 

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Expectant le dégel

Sur les sommets bruissants des forêts frémissantes les oiseaux chatoyants ne chantent déjà  plus,

Et le vent fraichissant caresse irrésolu,

La lande enveloppée de feuilles jaunissantes.

 

Sous les cieux laiteux des matins de froid pur, se bousculent à présent de grises cotonnades,

A l’abri des longs bras, plus nus que les naïades,

Des grands arbres tordus usant leurs derniers charmes.

 

Dans le stupre glacé d’une étreinte brutale, giflant de ses blizzards la vallée pétrifiée,

Déversant ses maux blancs jusqu’au cœur des brêlées,

L’Hiver est arrivé. Vienne la nuit fatale.

 

Des neiges éternelles jusqu’au bord du cœur j’aurais tranché ma main pour un peu de chaleur,

Quand traversant ma lande, silhouette frissonnante, je pleurais doucement à l’aune de ses gelures.

Jadis immarcescible, recouverte de fleurs, elle avait revêtu un linceul de blancheur.

 

Et grisé par son règne cet hiver a duré, chassant les souvenirs d’un été trop brûlant.

Et j’ai quitté mes terres balayées par le vent, fatigué de rêver au milieu de mes ruines.

J’ai pourfendu les mondes épargnés des froidures, avide des caresses de soleils dévorants.

 

Mais de ces jours plus chauds et de leurs nuits de braises, ne naquit pas l’oubli.

 

Je n’ai pas oublié, vingt mille lieues sous les neiges, les traits de cette femme qui m’avait dévasté,

Et toujours désormais, je vivrai dans l’espoir, que perforant les glaces de son cœur gelé,

Germeront à nouveau, sous leurs robes de pétales, des promesses de baisers.

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Sous le pont des galères

L’écho sourd du tambour, résonne sous son crâne,

C’est le compte à rebours, le prélude infernal.

Ecrasante chaleur et moiteur océane,

Mais déjà dans son cœur,  un frimas hivernal.

 

Cliquetis de métal la musique des bagnes,

Accompagne le bal de ses bras déjà lourds.

Il hurle sa douleur aux lointaines montagnes,

Implorant son honneur de lui porter secours.

 

Sifflement reptilien, la cadence accélère,

Le fouet du Nubien a découvert ses crocs,

D’un élan pourfendeur, déchirant l’atmosphère,

Fondant sur le rameur il a mordu son dos.

 

Les coups sourds de son cœur l’ébranlent jusqu’à l’âme,

C’est l’étau de la peur, le poids du châtiment.

Mais l’effroi monstrueux a rengainé sa lame,

Et lui l’Invertueux balayé son serment.

 

Regard incandescent, dévoré par ses fièvres,

Blême et concupiscent quand l’appel des bas-fonds,

Épousant ses désirs l’éloignera de lèvres,

Qui le faisaient transir de beaux soupirs profonds.

 

Captive du sommeil sa paisible rêveuse,

De l’amour de la veille a le corps tout poli,

Quand pour les bras brûlants d’une humble malheureuse,

L’homme offre  un peu d’argent, rançon de son oubli.

 

Sur les joues des forçats ruisselle un même outrage,

Tribut immédiat de la chair ou du fer,

A des siècles d’écart mais un même naufrage,

Et dans leurs yeux hagards des rougeoiements d’Enfer.

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Destins d’un autre ciel

Etendu sur la couchette supérieure d’une cabine exigüe et puante, l’homme n’est pas parvenu à trouver le sommeil. Les yeux demeurés béants en dépit de l’heure tardive il demeure immobile. De son regard figé il semble vouloir transpercer le plafond de moquette grise au-dessus de lui. Même les effluves rances de crasse et de tabac froid qui émanent des corps assoupis de ses compagnons de voyage peinent à faire tressaillir ses narines. Seuls les mouvements métronomiques de sa poitrine, impulsés par un souffle inaudible permettraient à l’observateur attentif de le différencier d’un cadavre. Les mains regroupées sur le torse il a l’allure tranquille d’un vieillard que la mort serait venue surprendre dans son sommeil.

Mais si sa passivité de façade n’en révèle rien, en son for intérieur Léonard bouillonne. Demain, il déambulera au gré des rues grouillantes de la grande Rome. Demain, pétrifié dans une béatitude muette, il arpentera ses larges places, se délectera du spectacle de ses nobles édifices, vestiges d’un temps révolu. Tout là-bas n’évoque en lui que grandeur et magnificence !

Oubliées les tours grises infinies qui transpercent le smog au-dessus de son coin de banlieue sale. Derrière lui les vexations quotidiennes et l’impertinence des turbulents élèves de sa classe de troisième C. En claquant la porte de son studio du quinzième étage, tout à l’heure, muni d’un minuscule sac de voyage, c’est toute sa vie qu’il envoyait valdinguer des années-lumière en arrière le temps d’un week-end. Déjà, lorsqu’il dégringolait quatre à quatre les marches en béton de l’escalier de son immeuble pour rejoindre le taxi qui devait le conduire Gare de Lyon, un sourire illuminait le visage fatigué du jeune professeur. Un beau sourire aux accents revanchards, revenu se suspendre sur ses lèvres dans l’obscurité du wagon-couchette.

Au cœur des entrailles de son serpent d’acier qui déchire à toute allure la nuit tombée sur la campagne alentours, ivre des hurlements de la machine, il se sent comme ressuscité. Une par une, il expulse de son crâne les réminiscences d’un quotidien morose qu’il ne supporte plus. Les piles de mauvaises copies infestées de fautes d’orthographe posées sur son bureau. Bientôt bariolées d’annotations rouges, elles feront l’objet d’insistantes récriminations. Les plaquettes de Lexomil entamées dans le tiroir de sa table de nuit. Et surtout le poids de sa solitude lorsqu’épuisé par une journée difficile, il cherche le sommeil, réfugié dans son grand lit deux places devenu immense depuis le départ de Julie. Chaque nouveau kilomètre de rail englouti par le train précipite sa convalescence. Et c’est ragaillardi du sursaut de sa confiance renouvelée qu’il se redresse brutalement sur ses coudes.

Déjà, alors qu’il interroge la pénombre d’un regard acéré, le mépris le frappe insidieusement. Des ombres ronflantes recroquevillées de ses voisins aux meubles qui composent le décor sordide de sa cabine, tout l’indispose, tout l’écœure. En cet instant, il n’est plus ce jeune prof de banlieue qu’hier encore les élèves interpellaient par son prénom. Dans la solitude du voyage, réfugié de son existence déliquescente, il est redevenu le professeur Garniers. Incapable de supporter plus longtemps l’atmosphère étouffante de sa cabine, il jaillit de sa couchette d’un saut leste, qu’amortit la moquette crasseuse. Et sans manquer de s’emparer de son portefeuille, il se précipite dehors, silencieux. Son front fiévreux appliqué contre l’une des vitres glaciales du couloir, il exulte.

Je suis libre.

Finalement, revenu à lui, il s’enfonce au gré de l’allée, de compartiment en compartiment, longeant les portes closes des cabines silencieuses. Lorsqu’il s’engouffre dans le wagon-bar, désert, aucun passager n’a croisé sa route. Seul, derrière son comptoir de Plexiglas mauve, un barman taciturne drapé de l’uniforme gris de la SNCF essuie machinalement un verre. Bercé par le son nasillard d’un antique poste de radio posé devant lui, il garde la tête résolument baissée au moment de prendre la commande. Un double Martini. Un fois servi, le client s’éloigne et dépose son verre sur une table étroite, en bordure d’une large vitre noire. Là, une fois tassé son corps dégingandé sur un tabouret, il sirote rêveusement sa boisson, en tête à tête avec le reflet que lui renvoie la vitre sale. Enveloppé d’une chaleur nouvelle à mesure que l’alcool dégouline au fond de sa gorge, les yeux mi-clos et la tête dodelinant lentement, Léonard s’abandonne enfin.

L’extase est de courte durée.

A l’autre extrémité du wagon, la porte coulissante vient de s’ouvrir. Mais en dépit de la cacophonie grinçante de la machine en branle le client solitaire reste plongé dans sa torpeur. C’est le courant d’air glacial provoqué par l’ouverture de la porte qui l’arrache finalement à son cocon de touffeur dans un violent frisson. Une rafale en direction de laquelle il jette un regard agacé. Avant de se figer comme assommé par la stupéfaction.

Là, au milieu de la bourrasque, comme propulsée par le souffle hivernal, elle venait de passer le seuil de sa vie. Elle est droite et fière, impassible. Elle n’a pas aventuré un regard autour d’elle lorsqu’elle a pris la direction du bar d’un pas résolu. Tétanisé, comme statufié sur son siège Léonard ressemble à un oiseau que la balle d’un chasseur averti serait venu surprendre en plein vol. Foudroyé, les sens enflammés d’un désir neuf et brutal, son cœur bat à tout rompre. Comme pour mieux capturer le charme de l’instant, le temps lui fait l’effet d’avoir interrompu sa course. Rien dans l’attitude de la femme n’indique qu’elle n’ait pris conscience de l’empire dont elle jouit déjà sur l’unique autre passager du wagon. Songeur, son regard placide délicatement souligné de noir est pourtant braqué en direction de l’homme. Mais aveuglée par ses pensées elle ne paraît qu’effleurer sans les reconnaître les éléments du décor environnant. Elle est demeurée debout devant le comptoir, pétrifiée dans une élégante posture pour attendre le petit verre de Chablis qu’elle a commandé d’une voix chantante aux accents envoûtants. Tressautant au gré des cahots du train, une épaisse crinière de chevelure brune encadre son visage doux aux traits réguliers. Elle est jeune et ne doit guère avoir plus d’une vingtaine d’années. Cependant, les apparences graciles de sa féminine fragilité ne suffisent pas à contenir les flammes qui la dévorent. Un véritable incendie dont les braises couvées au fond de ses yeux fauves trahissent une intensité que n’émoussent pas les brumes de sa rêverie.

Ce n’est qu’une fois l’employé morose revenu pour déposer sur le comptoir un petit verre à pied que le temps semble reprendre sa course. Et c’est avec une appréhension teintée d’angoisse que Léonard constate que la femme est sortie de son immobilité et s’approche désormais dans sa direction. Un sourire tendre soulève déjà les commissures de ses lèvres charnues lorsqu’arrivée à sa hauteur, elle lui demande poliment l’autorisation de prendre place sur le tabouret voisin du sien. Elle s’est assise. Sous la table de plastique leurs genoux s’effleurent presque. Les subtiles exhalaisons parfumées que les mouvements de la femme ont imprimées dans l’air ont réveillé le martèlement qui soulève la poitrine du jeune professeur. Devant eux, répercuté par le verre, un autre reflet est apparu à côté du sien. Trop timides c’est dans la vitre noire que leurs regards se croisent. Elle est magnifique songe-t-il. Mais alors qu’il étudie silencieusement l’infaillible harmonie des traits du visage étranger, un inexplicable malaise vient ternir sa muette fascination. Un inconfort diffus aux pernicieuses ramifications cependant vite dissipé. D’une voix pleine de chaleur, elle vient en effet de rompre le silence:

«Je ne suis apparemment pas la seule passagère de ce train à souffrir d’insomnie, voilà une bonne nouvelle! ». Loin de se laisser décontenancer par le silence qui s’ensuivit, semblant même s’enhardir, elle reprit bravement :« Dis, ça vous ennuierait de discuter un peu avec moi ? Quitte à ce que la nuit soit longue, rendons-nous la agréable. Au fait, mon nom c’est Egée, et vous ? »

L’enjouement naturel avec lequel elle s’était adressée à lui, suffit à apaiser les dernières réticences que la timidité inspirait à son interlocuteur. Obliquant la tête en direction du doux regard interrogateur qu’elle avait savamment suspendu à sa réponse, il s’entendit croasser en même temps que ses joues s’enflammaient :

« -Je m’appelle Léonard.

-C’est un joli prénom ! Il te va bien je trouve s’exclama-t-elle volontairement encourageante. Ca ne te déranges pas si je te tutoie, si ? »

Et sans attendre sa réponse elle reprit obstinément :

«-Et qu’est-ce qui t’emportes vers Rome Léonard ? Tu es un artiste pas vrai ? Oui, un poète, je suis sûre que tu écris…

-Je crains de ne devoir te décevoir en ce cas » répondit le jeune homme que l’innocence volubile de la jeune femme prenait au dépourvu autant qu’elle l’amusait. Placide, laissant flotter sur ses lèvres un sourire tranquille il renchérit:

« En vérité, je suis professeur. Un petit professeur dans un petit collège de banlieue. Rien de très romantique. J’enseigne l’histoire et la géographie. »

Sur ces mots, Léonard marqua un bref silence, contemplant l’inconnue d’un air interdit. En dépit de ses efforts assidus pour le repousser, le nuage des premiers instants était revenu obscurcir son esprit. Elle semble me connaître depuis toujours se surprit-il à songer avant de s’ébrouer, censeur paniqué de ses divagations. Soucieux de ne rien trahir de la tempête d’interrogations qui se bousculaient sous son crâne il se redressa vivement :«Si nous devons être amenés à discuter cette nuit, que dirais-tu de partager une bouteille avec moi ? D’ici à Rome le voyage risque d’être long.»

Et sans même attendre un signe d’approbation de la part de de son interlocutrice, il s’éloigna précipitamment pour passer la commande. De retour, il emplit généreusement leurs deux verres vides. Désormais, leurs genoux s’étaient rencontrés sous la table et, ce n’est qu’après avoir trinqué, entrecroisant leurs regards crépitant des flammes de leur idylle efflorescente, qu’ils reprirent leur conversation.

« -Et toi Egée, que viens-tu faire à Rome ? s’enquit Léonard ponctuant sa question d’un sourire bienveillant.

-Ah, je savais bien que je ne pourrais plus y échapper très longtemps ! s’exclama-t-elle en riant. Que dire ? Je n’ai jamais été très douée lorsqu’il s’agit de parler de moi. En fait, je suis peintre. Ou plutôt, pour être exacte, devrais-je dire que je suis une étudiante fraîchement sortie des Beaux-Arts qui tente de lancer sa carrière. Et si je vais à Rome c’est tout simplement pour honorer ma première commande…Un ami de mon père qui bosse avec lui à Wall Street.», s’empressa-t-elle d’ajouter sarcastique, angoissée par avance de se voir attribuer un mérite dont elle n’eut su se sentir digne.

« -Cet illuminé ne veut rien de moins qu’une aquarelle représentant le Colysée sous une averse. Il n’a pas hésité à me supplier de ne pas peindre de mémoire et de travailler sous la pluie par souci d’authenticité! ajouta-t-elle l’œil rieur.

De nouveau le silence imposa sa loi. Un silence à la peau neuve cependant. De ces silences légers qui ne portent pas en eux le germe de la contrainte d’une réponse précipitée. De ces silences sur fond de mer d’huile qui, s’ils nourrissent l’attente impatiente des marins étreints du désir de reprendre la mer n’en constituent pas moins des repos appréciés pour leurs corps ankylosés.

Au-dessus de leur propre mer d’huile, noyés l’un dans l’autre, les regards brillants d’ivresse des jeunes gens s’entrecroisent et se parlent mieux que des mots. Succombé, tenaillé par un désir si violent qu’il frise la douleur, Léonard sent sa raison vaciller. Et le sang cogne de plus en plus fort contre les parois de son crâne meurtri. La force surnaturelle de l’attraction dont la jeune femme est parvenue à le faire prisonnier glace désormais le sang qu’elle propulsait avant, à grands jets bouillonnants dans ses veines. Démuni dans le froid qui l’envahit, c’est à présent la peur dont il expérimente les redoutables infiltrations. Mais, dans un effort désespéré pour ne rien laisser transparaître des assauts mortifères des démons revenus assaillir son esprit, l’homme veille à ne pas laisser mourir la conversation.

« Ton père bosse à Wall Street donc, et ta mère que fait-elle ? » questionna le jeune professeur, presque au hasard, plus absorbé par le tourbillon de ses remous intérieurs que par le fond de la discussion. Mais en découvrant les ombres qui se propageaient à la surface du visage de la jeune fille il regretta instantanément sa négligence.

« Elle est morte lorsque j’avais deux ans. De maladie. Un cancer je crois » expliqua-t-elle d’un ton monocorde, les yeux rivés sur ses mains qu’elle tenait entrecroisées sur la table. Supplicié par la gêne, Léonard, effleurant l’une d’entre elle murmura :

« -Je suis désolé. Je…si j’avais su…

-Ce n’est pas grave répliqua la belle étrangère redressant la tête et le dardant d’un regard dans lequel étaient revenues danser des flammes. C’est seulement qu’elle est morte lorsque j’étais si jeune. Je n’ai rien gardé d’elle, pas même un souvenir…Mais là n’est pas le pire dit-elle après un moment d’hésitation, ce qui me fait mal, c’est que mon père a toujours refusé de me dire quoi que ce fut à son propos. Systématiquement lorsque je l’interroge, son visage se ferme et il se mure dans le silence. J’aimerais tellement qu’il me soit donné de la découvrir pourtant…Connaître ses goûts, ses passions, découvrir chacun de ses défauts minuscules, me réapproprier les traits de son visage… Mais il m’est impossible d’en vouloir à mon père. Il a déjà suffisamment souffert. Il l’aimait avec une telle force… D’ailleurs, il ne s’est jamais remarié depuis.»

Au terme de son récit, Léonard demeura un long moment silencieux, comme abasourdi. Cette femme, aveuglément, de manière presque irraisonnée, venait de se livrer à lui dans toute la béance de ses blessures enfouies. Mais l’épicentre du séisme qui venait de l’ébranler jusqu’aux tréfonds de son âme se trouvait ailleurs. Enfin, il lui semblait discerner les contours du malaise persistant qui tordait le cou aux sentiments pourtant nobles que l’inconnue avaient réveillé en lui. Enfin il lui semblait avoir transpercé d’un index interrogateur, la surface cotonneuse du nuage noir qui obscurcissait le ciel limpide de la certitude amoureuse.

Nos vies sont fracturées le long d’une ligne identique. Elle lit en moi parce qu’elle est moi !

Rasséréné par le constat d’une telle évidence, un sourire douloureux au coin des lèvres, il entama son propre récit.

«Il semblerait que nous ayons en commun certaines fêlures… J’ai, pour ma part, été élevé seul par ma mère. Je ne sais rien de mon père que je n’ai jamais vu. Il nous a-selon les mots employés par ma mère-abandonné alors que je n’étais qu’un nourrisson. Et s’il me semble cependant qu’une ombre bienveillante surplombe parfois le théâtre de ma vie, je n’ai pas gardé le moindre souvenir de cet homme dont elle est l’émanation !

-Quels tragiques destins brisés n’incarnons-nous pas ! » s’enflamma Egée singeant grossièrement l’affliction à la manière d’une tragédienne de seconde zone avant d’éclater dans un grand rire douloureux.

Plus décontenancé que jamais, débordé par son trouble, c’est le moment que choisit Léonard pour jeter un coup d’œil ostensible en direction de la montre qui cerclait son poignet droit. En dépit des derniers vestiges de l’ensorcellement originel auquel il avait succombé, le malaise avait désormais pris le pas sur la fascination. Sans qu’il ne put en identifier la cause, son interlocutrice réveillait en lui un trouble aussi diffus que violent, qui n’avait rien de commun avec l’amour ordinaire. Quelque chose dans l’osmose intellectuelle et la proximité fusionnelle qui l’unissaient à cette femme- qu’il venait pourtant seulement de rencontrer-lui semblait tenir du sortilège et ne ressemblait à rien de ce qu’il avait déjà ressenti par le passé.

« Il est temps pour moi de rejoindre mes appartement ! » affirma-t-il délibérément emphatique, toujours soucieux de ne rien laisser transparaître des remous qui couraient à la surface de son âme. Et sans même attendre qu’elle ne lui réponde, il allait tourner les talons. Mais c’était compter sans la petite main gracile qui était venue, suspendue au crochet d’un effort désespéré, enserrer son bras pour empêcher sa fuite

« Quand nous reverrons-nous ? » l’interrogea-t-elle, l’œil suppliant au-dessus de ses lèvres frémissantes d’espérance. D’un ton qu’elle aurait sans doute voulu plus impérieux, elle ajouta: « Nous devons nous revoir. Cette soirée…notre rencontre…nous ne pouvons pas laisser tout cela derrière nous comme un simple souvenir que le temps ternira, Léonard, je t’en prie ! »

Des années plus tard, la jeune fille devait toujours se souvenir du silence fracassant qui s’installa alors entre eux, en réponse à sa supplique désespérée. Devant elle, le visage blême mais le regard étincelant, presque fiévreux, Léonard la dévisageait fixement, semblant en proie à un dilemme torturant qu’elle ne s’expliquait pas. N’avait-il donc fait qu’endurer sa compagnie dans le seul but de faire passer le temps pour douter pareillement de son désir de la revoir ? S’était-elle donc montrée trop directe, trop incisive, trop confiante, au point de l’effrayer ?

De son côté, écartelé, Léonard était pour sa part en proie à un dilemme insupportable. Il se sentait fragile, désespérément fragile, à la manière d’un soldat aveuglé par la peur, que la course affolée sur le champ de bataille rapproche d’une mort certaine. Déjà, il sentait se fissurer les digues intérieures qu’il avait tenté de construire pour se prémunir du désir qu’il redoutait confusément. Enfin, elles cédèrent complètement laissant s’échapper de sa bouche les mots qui devaient sceller leur destin : « Je séjournerai au X les trois prochains jours. Chambre 602. Fais-moi demander là-bas et nous nous reverrons » laissa-t-il échapper précipitamment, dans un souffle presque inaudible. Puis, après avoir déposé un baiser furtif au-dessus du sourire revenu embraser le visage de la jeune femme, il tourna résolument les talons en direction de la sortie et emprunta le couloir qui devait le reconduire à sa cabine.

Chemin faisant, le pas rapide et la tête dans les épaules, sans doute ne s’aperçut-il pas que, derrière les vitres crasseuses, le jour commençait à poindre au-dessus de la campagne encore assoupie. Recroquevillé en lui-même, il ne s’attarda pas pour admirer le ciel incandescent déchiré par les lueurs d’une aurore évanescente.

Deux jours plus tard, Léonard était en proie au découragement le plus total lorsqu’il franchit le seuil de son hôtel.

Visage après visage, à travers les rues de Rome, il avait interrogé les traits de chacune des femmes qui avaient croisé son chemin.

Oublié dans une quête animale, il n’était pas parvenu à juguler la violence d’une obsession qui frisait au délire.

Mais hormis quelques douloureux sursauts, survenus à la faveur d’un mirage inopiné, il n’avait vu Egée nulle part. Déjà, il se surprenait à regretter la brutalité de son départ. Et si, rebutée par son attitude, elle décidait de ne pas donner suite à son invitation ?

Mais il s’était résigné trop tôt. Le bureau du réceptionniste. Son nom hélé avec une pointe d’accent italien. Une enveloppe bleue tendue dans le prolongement d’un sourire entendu. Et son cœur qui battait la chamade.

A n’en pas douter c’était elle. Elle était revenue le chercher. Dès lors, il le savait, ils ne se quitteraient plus.

Peut-être subsistaient alors quelques pans déchiquetés des ombres qui avaient initialement tenté de s’interposer entre son cœur et sa conscience. Mais nul doute que le rendez-vous auquel elle le conviait dans sa lettre et la perspective de l’amour qu’ils pourraient désormais partager pourfendit avec aisance ces dernières brumes funestes. Leur destin s’en trouva scellé.

C’est un samedi matin de Juillet, deux ans plus tard, qu’aurait dû être célébré le mariage de Léonard avec Egée. C’était l’été mais ce jour-là le ciel était gris. Abondante, la pluie martelait violemment le toit ainsi que les vitres des voitures des convives rassemblées en une longue procession derrière le véhicule des mariés. Mais l’esprit en fête, ni les futurs époux ni les invités n’auraient pu voir en ce prélude diluvien un sinistre présage. Et derrière eux, les hurlements des klaxons pressés avec une inhabituelle frénésie semblaient vouloir souligner la volonté des membres de la procession d’effacer le mauvais temps derrière une fanfare de façade.

Parvenu à hauteur de la mairie d’Epiniac-le petit bourg de campagne qui avait vu Léonard grandir-le cortège obliqua en direction d’un petit parking improvisé pour l’occasion, derrière la bâtisse communale. Il s’agissait en réalité d’un champ abandonné dans l’enceinte duquel lequel les véhicules se dispersèrent en pagaille. Devant l’établissement, un vieil homme au visage débonnaire, affublé d’une banderole tricolore en bandoulière, était sorti sur le seuil de son établissement pour accueillir la foule compacte des invités. Au milieu de cet attroupement agglutiné, protégés par une forêt de parapluies brandis au-dessus de leurs têtes afin de protéger leurs tenues d’apparat, le couple rayonnait. Main dans la main, les coups d’œil dérobés qu’ils s’échangeaient semblaient les immuniser contre l’agitation qui régnait parmi leurs proches, soucieux de trouver refuge au cœur de la bâtisse communale.

Une fois les parapluies déposés le long du mur près de l’entrée et les têtes ébrouées, tout ce petit monde s’installa sur les bancs rudimentaires d’une salle de célébration trop étroite. Finalement, en tassant les contre les autres leurs corps frissonnants et humides, chacun put trouver une place convenable.

Devant eux, les futurs mariés qui leur faisaient face désormais, en profitèrent pour scruter attentivement les visages souriants. Visiblement sur un nuage, Léonard répondait d’un signe de tête nerveux aux grands sourires encourageants que lui adressait sa mère installée au second rang, en triturant de la main les boutons de manchette de sa veste de costume. De l’autre côté, sous son chignon étriqué, le large front intelligent d’Egée se plissait à mesure qu’elle sondait les convives du regard. A la faveur d’une éclipse furtive du maire, qui s’était retourné en direction de la table de chêne sur laquelle il disposait les papiers nécessaires à l’officialisation de l’union elle se rapprocha de Léonard et souffla : « Mon père n’est pas encore arrivé. J’espère qu’il n’a pas raté son avion ! »

Léonard ouvrit la bouche mais n’eut pas le temps d’esquisser une réponse. Depuis le parking de fortune derrière la mairie, par-dessus le fracas de la pluie, venait de retentir le vrombissement d’un moteur. Les visages des mariés se décrispèrent et le maire se fendit d’une blague à propos de « ces éternels retardataires » qui ne fit rire personne. Il était temps que la cérémonie commence.

L’arrivée du père d’Egée dans la salle n’eut sans doute pas manqué de générer une vive sensation, parmi la foule assise des convives, si elle n’eut été entrecoupée par le hurlement déchirant d’une femme qui retentit à l’avant de la salle. Grand, le teint hâlé, la tête bien droite au-dessus de ses larges épaules, il était entré dans la pièce en arborant un sourire trop éclatant, sans doute destiné à faire oublier son retard. Son costume à la coupe millimétrée et la lourde montre de métal étincelant qu’il arborait au poignet attestaient d’une réussite qu’il ne tentait pas de dissimuler. Il s’était avancé d’une démarche souple et confiante et s’apprêtait visiblement à saluer le couple à l’honneur. Mais le temps ne lui en fut pas laissé. Un cri strident, guttural, vint recouvrir le bruissement des chuchotis cancaniers échangés entre les convives. Dans un même élan, les têtes pivotèrent brutalement dans la même direction.

Au second rang, une femme s’était effondrée. Hermétique aux efforts des invités accourus pour lui porter secours elle sanglotait doucement. Livide, indifférente aux clameurs interrogatrices que l’évènement avait suscitées dans la pièce, elle accrochait désespérément son regard sur l’inconnu qui venait de faire sa tapageuse irruption. Dans un effort lugubre, chacun des traits de son visage semblait vouloir entrer en symbiose avec les autres pour harmoniser le masque d’une douleur indicible. Désormais agenouillée elle demeurait immobile, comme pétrifiée par la souffrance.

A mesure qu’il sentait sourdre en lui un malaise étouffé depuis longtemps, Léonard se trouva pris de vertiges. Ses oreilles bourdonnaient violemment. De l’extérieur, il eut presque été possible de retranscrire les émotions successives qui ravageaient tout son corps, en suivant l’évolution de sa carnation. Désormais blafard, son visage semblait pétri dans la cire. Seuls ses yeux résistaient à la tétanie qui s’était emparée de son corps s’adonnant à un jeu de va-et-vient frénétique. De l’inconnu tiré à quatre épingles d’abord, jusqu’à la silhouette effondrée de sa mère pour revenir ensuite vers Egée, dont le regard affolé quémandait des explications. Sans comprendre tout à fait, intuitivement, elle avait pris toute la mesure du drame qui était en train de se dérouler sous ses yeux impuissants et semblait implorer Léonard du regard. Déjà affluaient vers eux des convives à l’œil inquiet, qui, sans tenir compte des appels au calme du maire dépassé, étaient venus chercher des explications. Dans le même temps, devant eux, resté à quelques pas, le père des deux fiancés avait abandonné son sourire. Les bras ballants, le regard égaré qu’il expédiait successivement sur la femme agenouillée puis sur ses deux enfants trahissait son degré d’effarement. C’est cette stupéfaction ostensible, de celui qu’il savait à présent être son père, qui était finalement venue à bout des derniers doutes de Léonard.

L’œil sec, sonné au milieu des décombres d’une vie qui s’était effondrée sur lui en même temps que sa mère, il ne cillait pas. Comme devenu imperméable au vacarme du monde, il semblait qu’on avait abattu sur lui une cloche de verre. Une cloche d’un verre si solide, que même la femme qui le secouait désormais, de toute la force de ses bras frêles, hurlant son nom et pressant contre sa poitrine ses joues humides de larmes ne pouvait faire voler en éclats.

Léonard avait été soufflé par l’explosion de son cœur. Ecrasé de chagrin, tout seul dans son malheur, il ne pardonnerait jamais le Destin qui l’avait voulu voir aimer et épouser sa sœur.

FIN

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Paradoxe d’une création amoureuse

Au-dessus de leurs ouvrages respectifs, souvent leurs regards s’entrecroisent.

L’homme est assis, jambes croisées, dans un fauteuil molletonné de velours rouge. Sur ses genoux, derrière un écran d’ordinateur dont le scintillement électrique est répercuté dans l’éclat humide de ses yeux fatigués, ses mains semblent s’affronter entre elles au gré d’une chorégraphie saccadée. Seul le cliquetis régulier qu’impriment ses doigts sur les touches du clavier vient troubler le silence et apaiser les craintes de la femme. En dépit de sa concentration elle ne peut s’empêcher de redouter pour lui que  s’abatte le silence. Que ne se brise sur une grève impromptue les vagues imprévisibles et fragiles de de son inspiration.

Les cheveux regroupés au-dessus de sa tête en un chignon désordonné, imperturbable et souveraine, elle est debout devant lui. Une blouse blanche piquetée de tâches multicolores négligemment jetée sur ses épaules, son bras doigt levé devant elle imprime en l’air des mouvements dont l’homme, installé de l’autre côté du chevalet, ne peut que deviner la pertinence. Seul le crissement torturé de la toile en mutation justifie l’étrange ballet auquel elle s’adonne, légitimant les singuliers soubresauts qui agitent ses fines épaules, derrière l’œuvre en devenir.

Entre eux, muraille infranchissable, la toile érigée est devenue frontière. Et cependant qu’ils demeureront prisonniers, isolés aux sommets de leurs arts respectifs, elle délimitera deux territoires, opposera deux étrangers.

S’il pouvait les voir, les arabesques folles qu’elle entrelace sur leur lit de lin blanc n’invoqueraient en lui que la flamme oscillante de sentiments trop pâles. Séduit d’abord, comme devant la luxure colorée d’une prostituée trop maquillée, ces traits entremêlés qui ne prennent pas le soin d’habiller leur sens tapageur réveilleraient son dégoût du facile. Pour lui, à la manière de comètes fugitives, qui traversent sans s’altérer les imaginaires des lecteurs, mais qui naissent et renaissent sans cesse pour illuminer d’autres cœurs, les mots seuls portent en eux d’éternelles lueurs. Dans chacune des innombrables têtes de l’hydre Mot sommeille une âme singulière. Que l’un tranche le cou à l’extrémité duquel repose le réceptacle vieillissant d’un esprit essoufflé ! Un autre téméraire nourrira d’une sève salvatrice, l’efflorescence d’un esprit renouvelé ! C’est ainsi, qu’il perçoit dans le sillage souverain de son cortège invincible, les exhalaisons délicieuses d’une écriture au parfum d’infini.

Lorsqu’elle relève la tête, en quête d’exaltation, et qu’au-dessus du Mur elle embrasse de son regard fiévreux la silhouette inclinée du garçon, son visage s’attendrit. Elle esquisse un sourire. Que les rides qui chiffonnent son front tourmenté par la quête d’une inaccessible finitude trahissent de douleurs incongrues ! Lui est persuadé que son œuvre le prémunira contre les flammes. Il se réjouit à l’idée qu’un jour, son activité de mortel l’autorisera à accrocher sa destinée au plafond étoilé des espaces éternels. Mais elle déplore de le voir se priver des satisfactions d’une complétude dont l’éloigne la vacuité d’un langage indéfiniment façonnable. Et devant elle, trait par trait, c’est le Beau qui affleure. Une beauté éclatant, sans fard, qui ne se fait pas prier. Du rêve sans nuages, à la portée de tous. Bientôt les formes s’entrechoqueront bouillonnantes pour se confondre entre elles, et de ce magma brûlant émergera l’œuvre accomplie. Et c’est dans l’universalité de l’émoi provoqué par le fruit de ce jaillissement, qu’elle puisera de quoi nourrir sa vanité d’artiste.

Mais ce que l’homme et la femme ne peuvent savoir, debout face aux flots qui séparent leurs îlots respectifs, c’est que sous les fleurs d’écume qui constellent l’eau salée qui caresse leurs pieds, l’Autre aussi les discerne, les contours reflétés du visage de l’être aimé. Et dans les yeux miroitants des tourbillons bouillonnants qui dessinent le mirage qu’ils partagent, ils apaisent leurs regards dévorés avant de les renvoyer encore, à la contemplation des soleils embrasant leurs horizons qui s’ignorent. Des horizons chatoyants qui fusionnent dans le même Amour démiurgique, à l’insu des deux artistes.

Désormais, au-dessus de leurs ouvrages respectifs, ce ne sont plus deux regards mais deux arts qui s’effleurent et s’enlaceront bientôt dans le berceau où couvent les braises d’une même inspiration.

 

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